En discutant avec un ami avec qui je partage la vision sur le non-reproduire*, nous avons effleuré quelques sujets qui méritent reprise ici. Certaines conclusions proviennent de nos expériences respectives, d’autres des multitudes de lectures qu’on a dû se farcir un jour ou l’autre…

L’étage du bas de la pyramide des besoin de Maslow (pour référence: Wikipedia). À moins d’être un être totalement dénué de bon sens et incapable d’atteindre le seuil minimum d’empathie nécessaire à la survie en société, répondre aux besoins nommés dans cette ligne ne représentent pas un défi, même lorsqu’il s’agit d’une tierce personne (en l’occurrence la progéniture d’un conjoint). Bien sûr, il y a la lutte quotidienne pour les légumes, contre l’hypersexualisation, pour le sommeil, contre les caries, pour la politesse et contre les stéréotypes, mais à travers tout ça, personnellement, j’arrive (surprenamment) à tirer mon épingle du jeu. Faut croire que j’ai été bénie par les dieux de la fonctionnalité. Mais le défi de s’occuper d’un enfant (le nôtre ou pas) ne tient pas vraiment dans ce domaine…

La frustration et l’impatience ressentis lorsqu’on vit une situation qu’on serait tenté de caractériser d’injuste. Un enfant qui ne demande pas bien, qui ne s’excuse pas, qui obtient quelque chose qu’il ne mérite pas, ou qui l’obtient juste en minaudant, qui n’a même pas à faire l’effort d’entreprendre l’expression d’un besoin qu’il reçoit déjà satisfaction, qui ne partage pas, qui n’a pas conscience de la portée de ses gestes et paroles… Un adulte qui ferme les yeux sur tout ça ne peut être qu’un parent, ou une personne qui se fiche de l’éducation et du développement socio-cognitif. Car un parent a ce droit à l’imperfection parentale (j’y reviendrai), et celui qui s’en fiche… s’en fiche.

Le statut de beau-parent/parent d’emprunt/conjoint-du-parent, mettez le nom qui vous chante. Je fais une parenthèse ici sur le terme… en ce qui me concerne, l’appellation “belle-mère” m’horripile, pour ne pas dire qu’elle provoque carrément un haut-le-coeur. Pendant un temps, j’ai trouvé mignon qu’on dise “C’est l’amoureuse de Papa”, mais j’ai fini par trouver ça un peu ringard, voire léger et vide de signification. Ce n’est pas QUE l’amoureuse de Papa. C’est la femme qui, pendant 7 jours, assure le poste de suppléante aux tâches domestiques, au soutien paternel, aux devoirs, aux soins infirmiers… Car chez nous, bien des rôles m’incombent, d’abord par disponibilité temporelle, et ensuite par choix -susurré par les disponibilités temporelles. Loin de moi l’idée de prendre la place de sa mère: elle l’aura toujours, cette mère qui l’a mise au monde. Moi, je suis la pauvre fille dont les hormones ont décidé que la vie n’était pas assez remplie de défis et qu’il valait bien mieux combler ce manque par une vie cahotique avec un homme pas-encore-divorcé-à-ce-jour-et-qui-a-eu-la-bonne-idée-de-se-reproduire-avec-une-femme-qui-maintenant-est-dans-l’incapacité-d’assurer-les-fonctions-de-base-d’une-mère. Donc, le titre de mon poste, c’est “Belle-mère”. Et la description de mes tâches, c’est “Mère, et toutes autres tâches connexes”… Et ce statut est le plus ingrat de tous. Un parent, dans la société qui se veut la mienne, ça désire, ça planifie, ça calcule son enfant. Moi, il m’a été greffé. Greffé parce qu’il venait avec le père.  Ce greffon est lourd à porter, parce que le statut est à la fois si flou et tellement précis qu’on se perd quand même… C’est une espèce d’hybride entre le parent qui prend ses responsabilités, et le gardien qui ne peut rien faire quand l’enfant n’obtempère pas. Ce qui m’amène au sujet suivant…

Les droits et devoirs du sus-mentionné titre/rôle. Les droits: bien souvent mal connus -on ne nous les lit pas comme on lit ses droits à un prévenu! D’emblée, mettons quelque chose au clair: on a le droit de ne pas aimer la progéniture. Oui, on a ce droit. L’obligation d’aimer l’enfant d’un autre vient d’une pression qu’on se met en tant qu’adulte, pour ne pas décevoir… mais le droit du non-amour existe. C’est pas parce qu’on a eu le coup de foudre pour le géniteur qu’on va aimer ses enfants de la même manière… et vice-versa pour ladite progéniture! Cette situation appelle bien sûr un choc des valeurs: on ne veut déplaire à personne, donc on veut aimer l’enfant, et on veut qu’il nous aime… c’est beaucoup trop rationnel pour être réaliste. Si l’absence de pression rend tout le monde plus zen… bien des choses se feront presque d’elles-mêmes. Je poursuis sur les droits: on a le droit de vouloir s’impliquer dans son éducation, OU PAS. On a le droit de ne rien dire, de ne rien faire… Tous ces droits sont bien entendu des pièges dans lesquels l’équilibre précaire de nos valeurs ira se faire prendre à de multiples reprises. Plus tôt, je parlais du droit à l’imperfection parentale… Ce droit, nous, les parents d’emprunt, nous ne l’avons pas. Je me permets ici une petite digression: le droit à l’imperfection parentale, c’est ce qui permet au parent de fermer les yeux sur certaines énormités, d’oublier d’appliquer le filtre sur ses mots, de hausser parfois un peu trop le ton, de laisser le linge sale s’empiler, de perdre patience de temps en temps, de laisser la télé allumée trop longtemps, de passer outre l’heure du bain ou du dodo, de se laisser parler comme à un chien… bref, c’est l’élastique nécessaire à la survie en milieu familial. L’imperfection parentale vient heureusement avec l’amour filial inconditionnel. Nous, les parents d’emprunt, on n’a pas ça. Non. On n’a pas le droit de hausser le ton envers l’enfant de l’autre, on n’a pas le droit de perdre patience quand ledit chérubin entame sa énième crise du “non”, on n’a surtout pas le droit d’être plus permissif que le parent, et on a encore moins le droit d’être en désaccord avec le parent. Et en plus, sans l’amour filial inconditionnel, les plombages pètent très vite… car c’est faux de dire qu’on a jamais envie de jouer au soccer avec la tête du Fucking Four qui tape du pied sur le plancher… Donc, le droit à l’imperfection parentale, on ne l’a pas par défaut. On doit tirer sur la couverte pour finir par en avoir un petit coin, une victoire à la fois. Le parent doit accepter de le céder, et nous devons accepter de lutter pour l’avoir. Beaucoup de compromis, de communication, de deuils… (Voir plus bas.) Les devoirs: on a le devoir de s’écouter. C’est le devoir le plus souvent ignoré… car on veut tout faire, trop bien, pour l’autre, pour tout le monde. Au début, je croyais que mon devoir était celui de supporter l’Homme dans son rôle de Père. Ce n’est pas faux, mais mon premier devoir aurait dû être celui d’analyser mes limites, mes capacités, ma volonté, et de départager le réaliste de l’impossible. Tout devient plus facile et plus clair quand cette analyse est faite… et notre aide est de beaucoup meilleure.

Les deuils. Car oui, n’en déplaise entre autres à l’Homme avec qui je vis, une vie de couple en famille reconstituée avec un greffon parental, c’est bourré de deuils. Pour avoir l’air gentils, les psys parlent de concessions, de sacrifices, de choix… mais le processus de deuil est inhérent à tous ces jolis mots. Placés devant une situation donnée, on va faire du déni, de la colère, du marchandage, de la dépression, et de l’acceptation… Peu importe l’intensité, peu importe la cause, peu importe la durée, il y aura de multiples deuils. Ce n’est même pas du pessimisme, c’est du réalisme! Si on n’accepte pas que notre vie sera jalonnée par ces deuils… d’autres ennuis surviendront tôt ou tard. Parmi les deuils les plus marquants et incontournables: celui de l’impuissance relative face à l’éducation et au développement socio-cognitif de l’enfant, de même que face aux dilemmes constants vécus par le parent; celui de certaines formes de liberté, celui de notre bonne volonté galopante qui veut encore tout faire, tout bien; celui de l’incohérence des rôles, des attentes, des standards, de notre expérience, de nos idéaux…

Les standards sociaux: je crois que le domaine par excellence de la pression sociale est celui de la parentalité. Déjà, être parent, c’est cumuler plusieurs fonctions: infirmier, psychologue, policier, devin, clown, professeur, vidangeur, concierge, gérant… Chacune de ces fonctions contient déjà quelques “normes”: un infirmier est doux et à l’écoute de son patient, un psychologue sait aider l’autre à traverser des épreuves, un policier fait respecter l’ordre, un devin vient à bout des entrailles de tout, un clown fait sécher les larmes, un professeur enseigne la vie, un vidangeur ramasse les déchets, un concierge garde les établissements propres, un gérant prend des bonnes décisions économiques… Ça fait beaucoup pour une seule personne. Quand en plus cette même personne, qui cumule tous ces rôles, se voit imposer les standards de la société, ça devient étouffant. Il faut bien paraître, avoir une maison bien tenue, des enfants propres et bien habillés, et surtout polis, il faut les stimuler dans leur créativité, les faire bouger, bien les alimenter, ne pas manquer les vaccins, faire clôturer la piscine, ne pas courir dans la rue… tout ça au nom du sain développement, et de la SACRO-SAINTE SÉCURITÉ. Parce qu’on est devenus fous avec la sécurité. Et ça aussi c’est un standard social! Je pourrais faire un billet uniquement sur les aberrations sécuritaires véhiculées ou imposées. Mais je m’égare…

Bref, tout ça pour dire que ce portrait semble bien pessimiste. Bien sûr, il y a des bons côtés à être le parent d’emprunt: si la garde est partagée… on a plus de temps pour soi, pour l’autre. On ne met pas définitivement une croix sur nos libertés. On peut encore avoir ou faire des choses intéressantes d’adultes. Et on peut répondre à LA question qui est sur toutes les lèvres: et toi, est-ce que tu en veux?

C’est aussi ça, le non-reproduire. On ne veut pas reproduire ce qui ne nous plait pas… de nos antécédents, des standards, de la vie des autres qui se privent au nom de leurs trésors, de la vie en général. En ce qui me concerne, je ne me demande pas pourquoi je me pose toutes ces questions. Je me demande plutôt pourquoi tous ceux qui font des enfants ne s’en posent pas. Ou alors, quelle réponse ont-ils trouvé, que j’ignore encore!

*Nouveau terme inventé drette-là par mon moi-même, servant à définir l’état dans lequel on se trouve quand on a juste pas envie d’avoir des enfants pour les mêmes raisons que tout le monde.